Maria Chapdelaine · Louis Hémon

Pour ma première participation au challenge de Fanny et Moka, Les classiques, c’est fantastique, j’ai voulu butiner du côté des classiques québécois. Ce mois-ci, le programme étant Quand l’histoire raconte l’Histoire, j’ai dû me creuser la tête pour trouver. Je me suis dit: Pourquoi pas la colonisation du nord du Québec?

Tu connais Maria Chapdelaine? Une petite mise en contexte autour du roman ne fera pas de tort.

Louis Hémon naît à Brest en 1880. Il grandit à Paris et part, en 1902, s’installer à Londres après son service militaire. C’est là qu’il écrit ses trois premiers romans. Il y restera jusqu’à son départ pour le Canada. En 1911, il accoste au Québec. Il vit quelques mois à Québec, puis part pour Montréal. Un an plus tard, il déménage dans la région du lac Saint-Jean. Il s’établit à Péribonka, où il devient ouvrier agricole et rédige une première version de Maria Chapdelaine. En 1913, de retour à Montréal, il envoie le manuscrit de son roman au journal Le Temps. Il part pour Chapleau, en Ontario, où il se fait écraser par un train. Il avait trente-trois ans. Il n’a jamais su que son roman serait publié. D’abord en feuilleton, en 1914 dans Le Temps, après sous forme de roman, en 1916 à Montréal, puis en 1921 chez Grasset. Maria Chapdelaine lance la collection « Les Cahiers Verts ». Ce n’est pas sans m’étonner que le roman canadien-français le plus vendu de son époque ait été écrit par un Français. Depuis sa parution, Maria Chapdelaine a été réédité plus de 300 fois et traduit dans près d’une trentaine de langues. Plus de dix millions d’exemplaires ont été vendus à travers le monde.

Il faut un peu de contexte, maintenant. La colonisation du lac Saint-Jean début autour de 1849. Des colons venus du Québec, et d’aussi loin que de l’Europe, participent à cette colonisation qui s’intensifie jusqu’au début du 20e siècle. En donnant de nouvelles terres aux Canadiens français, le ministère de la colonisation du Québec et l’Église catholique espèrent freiner leur émigration massive aux États-Unis. Poussés par le chômage, ceux-ci sont nombreux à aller travailler dans les manufactures de la Nouvelle-Angleterre. La colonisation de nouvelles régions allait permettre d’étendre l’agriculture vers des terres inexploitées de la province et de désengorger les villes. Mais aussi, voire surtout, de garder au Québec les Canadiens français catholiques, craignant qu’ils ne deviennent minoritaires dans un Canada majoritairement anglophone.

J’en viens enfin au roman. Le coeur de l’intrigue est simple.

Au début du 20e siècle, Samuel, Laura et leurs six enfants vivent dans le coin de Péribonka. C’est là qu’ils vont accomplir leur «règne» en «faisant de la terre». Maria est l’aînée. À dix-huit ans, elle est en âge de se marier et de fonder une famille. Elle est courtisée par trois prétendants: le beau, l’aventureux François Paradis, trappeur et bûcheron; Eutrope Gagnon, le voisin le plus proche, défricheur fiable et travaillant; Lorenzo Surprenant, le citadin exilé au Massachusetts.

François Paradis était venu au cœur de l’été, descendant du pays mystérieux situé « en haut des rivières »; le souvenir des très simples paroles qu’il avait prononcées était tout mêlé à celui du grand soleil éclatant, des bleuets mûrs, des dernières fleurs de bois de charmes se fanant dans la brousse. Après lui, Lorenzo Surprenant avait apporté un autre mirage: le mirage des belles cités lointaines et de la vie qu’il offrait, riche de merveilles inconnues. Eutrope Gagnon quand il parla à son tour, le fit timidement, avec une sorte de honte et comme découragé d’avance, comprenant qu’il n’avait rien à offrir qui eût de la force pour tenter.

Ces hommes représentent, pour Maria, trois futurs possibles. Maria n’a surtout pas envie de reproduire la même vie que ses parents, une vie de misère à défricher un bout de terre pour être « à l’aise » plus tard. Son cœur ne bat que pour le beau François. Comme il lui arrive malheur – il « s’est écarté » dans le bois durant une tempête de neige –, elle doit se résigner, étouffer sa peine et choisir entre Lorenzo et Eutrope. La mort de la mère de Maria, cette femme « dépareillée », influencera sa décision.

Le pessimisme résigné sur lequel s’achève le roman laisse un arrière-goût amer: hors de la terre, point de salut. L’époque, les mentalités, et surtout, l’influence de la religion catholique appelaient ce genre de fin. La vie des colons, rythmée par les caprices des saisons, est décrite avec une justesse éprouvante. Les hivers glacials et interminables, remplis de vent poudreux, les étés courts à défricher et à se faire manger par les mouches noires. Reste que l’apologie de la terre n’est jamais loin.

S’il y a quelque chose, dit la mère Chapdelaine, qui pourrait me consoler de rester si loin dans le bois, c’est de voir mes hommes faire un beau morceau de terre… Un beau morceau de terre qui a été plein de bois et de chicots et de racines et qu’on revoit une quinzaine après nu comme la main, prêt pour la charrue, je suis sûre qu’il ne peut rien y avoir au monde de plus beau et de plus aimable que ça.

Je ne m’attendais pas à savourer à ce point le roman de Louis Hémon. Je l’imaginais ennuyant à mourir. D’où le fait que j’aille toujours levé le nez dessus. Je pensais y trouver un arrière-goût suranné. Pas pantoute. L’histoire d’amour platonique et la description de la vie pleine à ras bord de labeur de cette famille de colons est, ma foi, exotique et fort dépaysante. Ce que j’ai le plus apprécié, tout du long, c’est le style de Louis Hémon. La parlure de ses personnages, les expressions employées m’ont très agréablement charmée. Je comprends, maintenant, pourquoi ce classique n’a jamais eu le temps de prendre la poussière.

Maria Chapdelaine, Louis Hémon, Hachette, 1924, 190 p.

Note : 4 sur 5.

© MK2 | Mile End

41 réflexions sur “Maria Chapdelaine · Louis Hémon

  1. Je ne connais ce roman que de nom, va savoir comment, et je ne serais probablement pas allée l’ouvrir à première vue mais ce que tu en dis est passionnant. Bienvenue dans le challenge au passage 🙂

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  2. Le titre du roman ne m’est pas inconnu mais je ne saurais pas dire où ni quand je l’ai croisé… Je suis friande de ces romans qui nous plongent dans une autre époque, un autre lieu, une autre culture… Vu ton enthousiasme, je suis partante pour le découvrir.

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    1. Tu seras gâtée pour le idées! Je m’en viens prochainement avec plusieurs billets sur des romans d’époque, dans lesquels le mode de vie, la culture et la «parlure» de chez nous sont à l’honneur. Il y a de petits joyaux à découvrir.

      Le roman de Louis Hémon n’en est pas moins savoureux, bien au contraire.

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    1. Merci à vous pour ce super challenge.

      Ce challenge a été le détonateur d’un nouvel engouement. Tu en saura plus bientôt avec mon prochain billet!

      Mes prochaines participations seront en dents de scie. Je compte ne parler que de romans québécois. Aussi, pour les classiques policiers et érotiques, j’ai beau chercher, il n’y en a pour ainsi dire pas… Je vais me reprendre avec les autres thèmes!

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  3. Celui-ci je le note, par contre ! Jamais eu envie de le lire auparavant – pour les même raisons que toi. Et je découvre avec ton passionnant billet que l’auteur est né à Brest ?!!! Ca alors ! Rien que pour ça il faut que je le lise, haha. Je viens d’aller lire un peu sa bio, quel personnage incroyable, quel destin !
    Merci pour cette (re)découverte et toutes ces précisions historiques !

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      1. Oui, je le connais ! Il était à ma bibli quand j’étais jeune. Le fond n’était pas gros et j’étais une lectrice boulimique, du coup je raclais souvent le fond des étagères, hahaha. Maintenant que j’y pense, il y était peut-être justement parce que l’auteur était brestois !!!

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        1. Tu as fait de belles découvertes, en raclant souvent le fond des étagères? Le fond, à la bibli dans ma petite ville de jeunesse, était très poussiéreux. Je ne m’y aventurais pour ainsi dire jamais. Je me contentais des bd et magazines de filles!

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    1. Et certains de mes prochains billets à venir, plutôt que de donner envie de lire les romans mis de l’avant, te donneront d’autres occasions de t’endormir moins bête. Mine de rien, j’apprends plein de choses parmi mes pérégrinations sur les voies de l’ancien temps!

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  4. Et bien dis donc, je n’aurais jamais eu l’idée de lire ce classique que j’imaginais, comme toi, ennuyeux à mourir. Comme quoi, on peut être étonnée ! Ca ne veut pas dire que j’ai follement envie de le découvrir, hein ? Mais ton billet est sympa…

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    1. Je me demande s’il ne faut pas être Québécois pour apprécier toute la saveur de ces classiques canadiens-français? J’imagine que c’est comme certains classiques français qui me semblent particulièrement hermétiques, parce que très ancrés dans leur époque et leur milieu… Un roman remplis de rois français, ça ne me parle pas. Je ne connais rien aux rois et reines, alors que vous, vous les avez étudiés. Mais en même temps, vous avez, vous aussi, vos «romanciers de la terre». C’est juste qu’ici, il y avait une cause à promouvoir. On n’était pas loin, par moment, de la propagande! Bref, je poursuis sur ma lancée de romans « pure laine » et je m’amuse follement!

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  5. Moi aussi, j’ai de ce roman une image très poussiéreuse d’autant qu’il a fait l’objet d’un feuilleton (à l’époque on n’appelait pas encore ça des séries) dans les années 80. Bref, je n’en aurais pas donné un kopeck, comme quoi…Penses-tu que la « parlure » que tu as particulièrement appréciée soit facilement compréhensible pour nous autres de ce côté de l’océan ?

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    1. J’ignorais que le roman de Hémon avait fait l’objet d’un feuilleton. Trois adaptations cinématographiques, ça me semble déjà suffisant!

      Quant à la parlure… c’est jouissif, pour moi qui la comprend. Dans un billet à venir, je parlerai de d’autres romans de ce courant littéraire, avec citations à l’appui. Tu verras si tu y comprends quelque chose. Dans certains cas, même moi, j’en ai perdu mon latin.

      Je remarque que l’utilisation de l’oralité relevait, pour certains romanciers, d’un acte quasi politique. L’idée étant de représenter «le vrai», l’identité nationale, plutôt que de copier la langue française de chez vous. Bref, pour répondre à ta question, le style de Hémon est assez « soft » et universel pour être compris par tous. Les plus « hard » s’en viennent!

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    1. J’ai eu un immense plaisir à lire ce classique et, du même coup, à prendre part à l’aventure. J’ignore encore si j’y participerai tous les mois (certains thèmes me parlent moins), mais une chose est sûre, j’ai envie de mettre du pure laine à l’honneur pour l’occasion.
      Par ailleurs, ma lecture de Maria a eu l’effet d’un cataclysme dans mon parcours de lectrice. J’en suis la première surprise. Tu découvriras ça tout bientôt!

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    1. Tu vas voir que le meilleur est à venir! Si j’ai trouvé Maria Chapdelaine savoureux, je suis loin du coup de coeur. Par contre… attends de voir ce qui s’en vient! À défaut, peut-être, d’avoir envie de découvrir les romans que je vais mettre l’avant, tu n’auras pas fini de t’instruire!
      J’ai l’air déchaînée côté chroniques, mais c’est un concours de circonstance! Deux challenges et un bilan du mois dans la même semaine, c’est ce que ça donne! Je me calme, là!

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  6. Intéressant. Jamais lu. Comme toi, j’ai toujours pensé que ce roman était plate à mourrir.
    12-13 ans c’est peu jeune pour avoir fait son service militaire. Non?

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    1. Les jeunes de l’époque étaient beaucoup plus précoces. Mon père, par exemple, allait traire les vaches à 5 ans et, ayant abandonné l’école jeune, il partait bûcher un hiver de temps dans le nord. Il avait 14 ans la première fois. Il voulait être indépendant et gagner ses propres sous. Lui, la ferme, ça ne l’intéressait pas! Les filles se mariait plus tôt que maintenant et « partait en famille » tôt. Bref, autre temps autre moeurs…
      Finalement, compte tenu de tout ce que j’ai appris sur l’époque et les mentalités, Maria ne s’est pas révélée platte pour deux cennes! Mieux que ça, je suis plongée jusqu’au coup dans la littérature du terroir et je m’amuse comme une gamine. J’en reparlerai bientôt!

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    1. J’ai, moi aussi, vu l’adaptation avec Jean Gabin. Formidable! Un grand classique…
      Il y a eu deux autres adaptations depuis, dont une cette année, que j’ai trouvé excellente. Les moyens technologiques apportent une autre dimension à l’esprit du film. Par exemple, l’utilisation de drones pour filmer des airs la petite maison des Chapdelaine perdu parmi l’immense forêt donne le vertige. On comprend en un coup d’oeil l’ampleur de leur tâche titanesque!

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  7. bon j’ai vu le film et j’ai aimé ! ah ce fameux François, coureur des bois .. et puis ces prénoms, je me rappelle nos discussions après ! par contre, quel destin triste pour l’auteur, mourir écrasé par un train ?

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    1. Plus j’y pense et plus j’ai adoré le film! Il était à ton goût, François, hein?!

      C’est une fin tragique pour Hémon. Il ambitionnait de se rendre dans l’Ouest canadien. Un vrai aventurier à la Jack London. Un homme fascinant… Sa mort n’a jamais été élucidée. Pur accident? Suicide? Ça spécule encore!

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